Le portail suisse pour les sciences historiques

Panel: La radio au défi de la Guerre froide : organisation locale et diffusion globale

Autor / Autorin des Berichts: 
Olivier Pradervand, Université de Lausanne
olivier.pradervand@unil.ch


Citation: Olivier Pradervand, Université de Lausanne : « Panel: La radio au défi de la Guerre froide : organisation locale et diffusion globale », infoclio.ch comptes rendus, 12.02.2013. En ligne: <https://www.doi.org/>, consulté le 06.07.2020.
Citation: Pradervand Olivier, « Panel: La radio au défi de la Guerre froide : organisation locale et diffusion globale », infoclio.ch comptes rendus, 2013. En ligne: infoclio.ch, <http://dx.doi.org/10.13098/infoclio.ch-tb-0047>, consulté le


Organisateurs : Matthieu Gillabert / Luc van Dongen
Intervenants : Raphaëlle Ruppen Coutaz / Robert Heinze / Scott Krause / Simo Mikkonen / Stéphanie Roulin

Ce panel trouve son origine dans le constat qu’une approche globale des radios internationales dans le contexte de la Guerre froide fait actuellement défaut. Au sein de ces objets historiques se croisent pourtant des enjeux multiples : culturels, diplomatiques, stratégiques, de politique internationale et intérieure, ou encore relatifs à la question de la réception. Ce constat a amené une équipe de chercheurs de l’Université de Fribourg à organiser ce panel d’une part, et d’autre part à déposer récemment une demande de financement de projet de recherche auprès de l’European Research Council.

Au nom des organisateurs, MATTHIEU GILLABERT définit quelques lignes directrices sous la forme de quatre questionnements communs aux différents intervenants :
• Est-il possible d’établir une périodisation spécifique aux radios internationales, dont la Guerre froide pourrait constituer un âge d’or ?
• Sur quelles ressources archivistiques travailler dans le domaine de la radio ?
• Comment évaluer le poids historique des radios internationales au sein des rapports de force propres à la Guerre froide ?
• Quel est l’impact politique, culturel et idéologique des radios internationales, et comment évaluer leur réception ?

Dans la première intervention, RAPHAËLLE RUPPEN COUTAZ aborde le Service suisse des ondes courtes (SOC). On distingue habituellement, parmi les radios internationales, radios de substitution et radios de représentation. Le SOC ne s’inscrit pas dans la première catégorie, dans la mesure où sa ligne éditoriale ne repose pas sur une volonté d’adaptation ou de captation de publics locaux. Pour autant, elle n’est pas considérée comme une radio de représentation, compte tenu de son statut juridique et de son mode de financement, qui lui assurent une certaine indépendance vis-à-vis des autorités.

Il s’agit ici d’interroger le repositionnement stratégique du SOC dans l’immédiat après-guerre, à un moment où il jouit d’une aura sans commune mesure avec les moyens dont il dispose, mais voit dans le même temps sa position menacée du fait des reconfigurations à l’œuvre sur l’échiquier international.

Raphaëlle Ruppen Coutez examine cela à travers l’épisode de la Conférence mondiale des radiocommunications d’Atlantic City (1947), organisée par l’ Union internationale des télécommunications (UIT), au cours de laquelle est discutée une nouvelle méthode de répartition des fréquences de diffusion, qui reposerait non plus sur l’ancienneté mais sur l’importance du territoire national. La Suisse, qui assure la majeure partie du financement de l’UIT, se livre à cette occasion à un intense travail de lobbying reposant sur une certaine image du pays (neutralité, tradition humanitaire, fédéralisme). Ce lobbying sera couronné de succès puisque ce nouveau modèle sera rejeté, du moins pour un temps.

A la lumière de ces éléments, il est possible d’affirmer, selon Raphaëlle Ruppen Coutaz, que le SOC a pu remplir un rôle stratégique important dans la politique extérieure de la Suisse, plus particulièrement dans son délicat repositionnement sur la scène diplomatique dans l’immédiat après-guerre, et qu’on peut donc voir dans le SOC une radio de représentation qui ne dit pas son nom.

ROBERT HEINZE présente quant à lui ses travaux sur l’utilisation de la radio dans le sud du continent africain dans le contexte de la décolonisation, et montre quel rôle ce médium a pu jouer dans l’inscription d’enjeux régionaux – luttes pour l’indépendance, panafricanisme, etc. – au sein de rapports de forces globaux.

La radio a en effet constitué un instrument privilégié tant pour les mouvements indépendantistes que pour les minorités blanches au pouvoir dans certains pays d’Afrique. Le gouvernement d’Afrique du Sud a ainsi largement recouru aux ondes pour se présenter, vis-à-vis du bloc de l’Ouest, comme rempart contre l’avancée du communisme et relais des intérêts occidentaux dans cette région.

Robert Heinze s’intéresse plus particulièrement aux radios indépendantistes telles que Radio Freedom, qui remporte un important succès populaire en raison de la qualité de ses émissions, et ce malgré des conditions de production et de diffusion très précaires. Son offre repose sur des contenus politiques et sur une programmation musicale particulièrement riche. Aux tentatives de brouillage des régimes d’Apartheid répond une stratégie de guérilla, qui se traduit notamment par un changement régulier de la fréquence d’émission, dont les auditeurs prennent connaissance au travers de tracts ou d’affiches.

Les résultats que Robert Heinze est déjà en mesure de présenter indiquent que ces programmes radiophoniques ont joué un rôle important dans la structuration des mouvements indépendantistes, notamment à travers le témoignage de militants de l’ANC. Il apparaît en outre que ces programmes faisaient l’objet d’écoutes différenciées et critiques, et que les auditeurs confrontaient ces programmes à d’autres sources d’information. Le succès et la portée politique de ces initiatives se révèlent par ailleurs relativement limités dans le temps.

Le cas de Radio in the American Sector (RIAS) fournit une autre illustration de l’imbrication d’enjeux globaux et régionaux. SCOTT KRAUSE montre le rôle décisif de ce programme radiophonique mis en place par l’armée américaine à Berlin-Ouest pendant la transition d’une occupation militaire vers une stratégie consistant à gagner les cœurs afin d’établir un poste avancé du « monde libre ». Cette offre radiophonique bilingue et très complète, qui a pour Leitmotiv la notion de Freedom, a en l’occurrence connu un très fort succès populaire auprès des Berlinois de l’Ouest. Il reste difficile d’établir dans quelle mesure ces programmes étaient écoutés au-delà du secteur occidental ; les autorités soviétiques déployaient en tout cas d’importants efforts de brouillage.

Entre 1953 et 1955, RIAS fait l’objet d’une enquête pour « activités communistes ». Cette enquête, qui n’aboutira à aucune condamnation, démontre d’une part, selon Scott Krause, que RIAS n’échappe pas aux enjeux de politique intérieure américaine (maccarthysme), et d’autre part, sa faculté à affirmer et à défendre la réelle autonomie éditoriale qui était la sienne.

Radio Moscou, fondée en 1928, est le plus important service de radiodiffusion internationale connu à ce jour : dans l’immédiat après-guerre, ses programmes étaient diffusés en 80 langues différentes, selon une politique oscillant entre un cadre idéologique strict et une forte volonté d’adaptation aux attentes des populations visées sur l’ensemble de la planète. SIMO MIKKONEN a eu l’occasion de travailler sur les archives de ce service qui reste mal connu et a fait l’objet d’un nombre étonnamment restreint de travaux scientifiques, y compris en langue russe. Ses premières recherches confirment l’intuition selon laquelle Radio Moscou fournit un éclairage complémentaire extrêmement précieux sur l’histoire de la politique étrangère de l’URSS, sur les dynamiques concurrentielles à l’œuvre en matière de radio internationale, ou encore sur l’histoire du contrôle politique exercé par le KGB au sein de l’appareil soviétique.

Finalement, STÉPHANIE ROULIN, spécialiste de l’anticommunisme, aborde plus spécifiquement la problématique de la réception en exposant les résultats préliminaires d’une étude de cas sur Radio Liberty dans le courant des années 1960. La question de la réception des programmes constitue un enjeu majeur pour les protagonistes situés en coulisses de cet avatar de Radio Free Europe, en l’occurrence la CIA. L’écoute de ces programmes en URSS étant une pratique clandestine, il était évidemment difficile de connaître l’étendue et les attentes du public visé. Cette question a donné lieu à des études confiées à un certain nombre d’experts, dont la production documentaire a été jugée de peu de valeur scientifique par la suite, d’une part en raison de biais idéologiques évidents, et d’autre part face à la difficulté objective qu’il y avait à mener de telles recherches. Stéphanie Roulin émet la double hypothèse que les traces documentaires du travail de ces experts recèlent potentiellement des apports nouveaux et importants sur les relations entre la CIA et Radio Liberty, et qu’elles sont de nature à offrir un nouvel éclairage sur la guerre culturelle américano-soviétique.

Deux questionnements principaux émergent de la discussion nourrie qui suit ces présentations. Le premier concerne les sources à mobiliser pour l’étude de tels objets. LUC VAN DONGEN rappelle en effet que les contenus des émissions ne sont que rarement accessibles, ou alors sous une forme lacunaire et peu représentative. L’ensemble des intervenants convient qu’il y a là un problème méthodologique épineux, et souligne l’importance des sources dites annexes, telles que les transcriptions d’émissions ou la presse spécialisée.

Le second porte sur la possibilité de définir une périodisation commune, ne serait-ce que dans les grandes lignes. Les réponses sont ici plus nuancées selon les chercheurs et les champs d’investigation ; Raphaëlle Ruppen Coutaz rappelle tout d’abord que l’histoire technique définit dans une large mesure les grands tournants de la radiodiffusion, mais se dit par ailleurs frappée par la persistance des périodisations classiques, nationales et internationales. Robert Heize fait au contraire le constat, dans son champ de recherche, de périodisations nouvelles et alternatives par rapport aux grandes étapes généralement admises de l’histoire de la décolonisation.

Aperçu du panel

Raphaëlle Ruppen Coutaz: Le Service suisse des ondes courtes dans le concert des radios internationales à l'épreuve de la Guerre froide: la Conférence d'Atlantic City (1947)

Robert Heinze: Broadcasting the "Hot Cold War": Southern African liberation movements and their propaganda radios

Scott Krause: Linking the ‘Outpost’ with ‘Freedom’. RIAS Journalists’ Work in Transforming West Berlin’s Political Culture, 1945-1963

Simo Mikkonen: Global network - local challenges: Radio Moscow's adaptation strategies

Stéphanie Roulin: The listener behind the iron curtain. The development of audience survey and expert’ reports by Radio Liberty in the 1960’

Evènement: 
3e Journées suisses d'histoire 2013 / 3. Schweizerische Geschichtage 2013
Organisé par: 
Departement für Historische Wissenschaften der Universität Freiburg / Schweizerische Gesellschaft für Geschichte (SGG)
Date de l'événement: 
09.02.2013
Lieu: 
Fribourg
Langue: 
f
Report type: 
Conference
Fichier attaché: