L'historien, l'esclave et la montagne

En 2005 paraissaient deux livres revenant sur les liens entre la Suisse et la traite négrière. "La Suisse et l'esclavage des Noirs" aux Editions Antipodes, par Bouda Etemad, Thomas David, Janick Marina Schaufelbuehl, et "Reise in Schwarz-Weiss. Schweizer Ortstermine in Sachen Sklaverei" chez Rotpunktverlag, par Hans Fässler, traduit en français sous le titre "Une Suisse esclavagiste : voyage dans un pays au-dessus de tout soupçon", Paris, Editions Duboiris, 2007.

Ces deux ouvrages participent d'un processus récent de réélaboration de la mémoire nationale dans ses rapports à la traite négrière. En effet, alors qu'en 2001 le Conseil fédéral avait adopté, lors de la troisième Conférence mondiale contre le racisme de Durban en septembre 2001, la position officielle selon laquelle "La Suisse n'a ni été une puissance coloniale, ni participé à l'esclavage"; cette position a été revue depuis par la Conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey en 2003 suite à une interpellation parlementaire sur le sujet.

En 2007, Hans Fassler revenait à la charge avec une pétition adressée aux chambres fédérales suisses, baptisée "Démonter Louis Agassiz", et relayée également par une interpellation au Conseil national.

Louis Agassiz (1807-1873) est un scientifique suisse auteur de travaux importants dans les domaines de l'ichtyologie et de la glaciologie notamment. Un sommet de montagne à la frontière entre les Cantons du Valais et de Berne, porte son nom.

L'argumentaire des initiants relève que les travaux d'Agassiz sur les races, et notamment son "Essay on Classification" paru en 1881, ainsi que les daguerréotypes d'esclaves qu'il a réalisé aux Etats-Unis pour ses recherches ont participé à donner une crédibilité "scientifique" à la théorie de l'inégalité des races. Voir notamment cet article de Brian Wallis sur le sujet.

Les initiateurs souhaitent que le "Agassizhorn" soit rebaptisé en "Rentyhorn", Renty étant l'un des esclaves photographiés par Agassiz. L'initiative, classée sans suite cet été par le Conseil fédéral après deux ans de suspension, est néanmoins révélatrice des tensions toujours présentes en Suisse entre rapports à l'étranger et mémoire nationale.